Documents authentiques, tome 2

Jean Stern (rédaction), La Salette - documents authentiques, tome 2 : Fin mars 1847 - avril 1849, Ed. du Cerf, 1984.

Présentation

Le présent volume montre dans quelles circonstances Mgr Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble, ordonne une enquête, dont les résultats sont ensuite passés au crible par une commission. Celle-ci se prononce en faveur de l’authenticité, à l’exception de quelques membres, dont les objections sont reproduites ici en détail. En 1848, malgré plusieurs mises en garde de l’archevêque de Lyon, l’évêque du lieu proclame publiquement sa croyance à la réalité de l’apparition. Dans sa lettre d’avril 1849, Mgr de Bruillard exprime la volonté de prendre en main, l’organisation d’un sanctuaire sur la montagne de la Salette.

Mgr Gabriel Matagrin - Préface au deuxième volume de l’ouvrage "La Salette - documents authentiques"

"Comme évêque du diocèse dont fait partie la Salette, je tiens à remercier le Père Jean Stern d’avoir entrepris la publication des documents concernant l’apparition du 19 Septembre 1846. Cette présentation du dossier, fruit de recherches patientes et rigoureuses, aidera le peuple chrétien à connaître les faits qui amenèrent mon prédécesseur, Mgr Philibert de Bruillard, à juger l’apparition authentique. Elle aidera aussi ce même peuple à pénétrer le sens du message de la Salette à la lumière de la Tradition vivante et, ainsi, à se garder des interprétations douteuses et des prophéties suspectes.

Parmi les événements rapportés dans le présent volume, je voudrais en relever un, modeste en apparence, mais très significatif quand on le place à l’intérieur de la Tradition vivante évoquée à l’instant : à savoir la fondation à la Salette d’une association de prières invoquant la Vierge sous le vocable de Notre Dame de la Salette, Réconciliatrice des pécheurs. En consacrant ce titre par l’usage et, aussi et surtout, en reprenant le chemin de la sainte table, le peuple chrétien montra qu’il avait parfaitement identifié le but du message apporté par Marie : non pas la crispation des pécheurs en des attitudes de peur et de terreur, mais leur réconciliation avec Dieu.

Il est vrai qu’à la Salette, Marie parle du bras de son Fils devenu lourd et pesant, tout prêt, semble-t-il, à châtier son peuple infidèle. Certains ont reproché à la Dame de l’apparition d’être venue propager l’image d’un Christ vengeur, très différent du Sauveur messager de la bonne nouvelle du salut. Mais cette accusation ne procède-t-elle pas d’une conception du christianisme où dieu n’est plus le Dieu de la Bible et où le fils n’a pas grand-chose de commun avec le Fils de l’homme qui, d’après l’Évangile, menace du "feu éternel" ceux qui ne lui ont pas "donné à manger" quand il avait faim ? (Mt 25, 41-42) - Le Dieu de la Révélation est paradoxal : il se révèle déchiré entre la colère et la miséricorde, qui sont les deux faces de sa passion pour l’homme. "Le Sauveur, écrit Origène, est descendu sur terre par pitié pour le genre humain. Il a subi nos passions avant de souffrir la Croix, avant même qu’il eût daigné prendre notre chair : car s’il ne les avait d’abord subies, il ne serait pas venu participer à notre vie humaine. Quelle est cette passion qu’il a d’abord subie pour nous ? C’est la passion de l’amour. Mais le Père lui-même, Dieu de l’univers, lui qui est plein de longanimité, de miséricorde et de pitié, est-ce qu’il ne souffre pas en quelque sorte ? ... Le Père lui-même n’est pas impassible. Si on le prie, il a pitié et il compatit. Il souffre une passion d’amour " (Cité dans Henri de Lubac, Histoire et Esprit. L’intelligence de l’Écriture d’après Origène, Aubier 1950, p. 241). Ce texte étonnant introduit au cœur du mystère de la miséricorde divine. Certaines présentations de l’impassibilité de Dieu ne ménagent-elles pas trop "l’opinion des sages de ce monde" - en l’occurrence, l’orthodoxie stoïcienne - au lieu de "laisser transparaître la bouleversante nouveauté du christianisme" ? (cf. Henri de Lubac, op. cit, p. 242).

Si nous réfléchissons dans cette perspective, ne voyons-nous pas qu’à la Salette Marie exprime et la passion du Père pour les enfants qui se sont détournés de Lui, et la passion du Fils, qui a accepté de mourir afin que les enfants dénaturés redeviennent de véritables enfants, ayant obtenu le pardon de leurs péchés ? Si Marie, à la Salette, se montre en larmes, n’est-ce pas comme messagère de la miséricorde de Dieu, n’est-ce pas afin de nous inviter à retourner au Père, loin de qui ne se trouvent que misère et destruction ? Les larmes de Marie ne laissent personne indifférent. La première station du ravin de l’apparition, celle de la Dame en pleurs, provoque chez le pèlerin un choc. Mais pour vraiment entendre cet appel adressé au cœur, il faut monter à la Salette avec un cœur d’enfant.

En parlant à Maximin et à Mélanie, la belle Dame évoque, sans doute, des malheurs. En un langage accessible aux bergers et à leurs compatriotes, elle rappelle des réalités qu’ils ne connaissent que trop bien : blé qui tombe en poussière, pommes de terre qui se gâtent... la conséquence est prévisible : les grandes personnes auront faim, des enfants mourront. Nous savons par les historiens que la crise agricole des années 1845-1847 fut accompagnée d’une crise industrielle, de chômage, de faillites et de spéculations aux effets désastreux pour les petites gens surtout. - Pourquoi ces paroles dans la bouche de Marie, sinon pour nous inviter à réfléchir sur les événements à la lumière de la Révélation ? Une récolte catastrophique accompagnée d’un cortège de misères nous rappelle que Dieu seul est tout-puissant. A un moment où beaucoup s’imaginaient que, par la science et la technique, l’humanité allait enfin maîtriser l’univers, à un moment où prenaient leur essor des idéologies qui promettent de procurer le bonheur parfait sur cette terre, Notre Dame de la Salette rappelait aux hommes leur faiblesse de créatures et de pécheurs. La création ne peut trouver en elle-même son salut. A la Salette, Marie découvre à son peuple la source des malheurs qui le frappent : l’oubli du Créateur et du Sauveur sans lequel il n’existe, pour les hommes, aucun espoir de salut, pas même en ce monde.

Que devons-nous faire pour avoir la vie, sinon revenir à Dieu ? "S’ils se convertissent", dit la Dame de l’apparition, "les pierres et les rochers se changeront en monceaux de blé...". - Ne nous trompons pas : il n’y aura pas de miracle dispensant les hommes d’accomplir leur tâche d’hommes. Notre-Dame de la Salette veut nous faire comprendre que c’est en prenant au sérieux notre filiation divine que nous réussirons à bâtir un monde plus humain.

En interprétant le message de la Salette comme un appel à se laisser réconcilier, la population de l’époque revivait un mystère particulièrement cher à Saint Paul et aux Pères de l’Église, et que le christianisme du dernier quart de notre vingtième siècle a senti le besoin d’approfondir. Après avoir été le thème de l’Année sainte 1975, la réconciliation a été, conjointement avec la pénitence, celui du Synode des évêques, tenu à Rome au cours de l’automne dernier, en pleine Année sainte extraordinaire. Jean-Paul II, qui a qualifié de "providentielle" cette rencontre avec le Jubilé célébré en mémoire du mystère de la Rédemption, "source de la réconciliation et de la pénitence", a présenté ces dernières comme "une dimension - bien plus, la dimension fondamentale - de toute l’existence chrétienne". Avec le thème traité par le Synode, "nous touchons, dit le Saint-Père, en un certain sens les racines mêmes de l’être chrétien dans le monde contemporain" (Discours de clôture du Synode, Documentation catholique, 1983, p. 1078).

En d’autres termes : le thème de la réconciliation, dont les documents historiques attestent la présence au cœur de la dévotion salettine naissante, est lié à l’essence même du christianisme. En effet, ce n’est pas la lutte qui est première, mais la communion. Luttes, divisions et guerres sont l’effet d’une première rupture, celle que le péché a introduit entre l’homme et son Créateur.

Par sa mort et sa résurrection, le Christ a détruit le péché avec ses conséquences et a opéré la réconciliation des hommes avec Dieu et entre eux. "Le Christ est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation, de haine" (Eph. II, 13-14). Malgré conflits et guerres, l’Esprit Saint est à l’œuvre, transformant les rapports entre personnes et nations, agissant dans et par l’Église, qui a précisément la mission de porter aux hommes cette réconciliation, qu’elle-même célèbre journellement dans l’Eucharistie.

La réconciliation suppose l’existence d’un amour réciproque : amour de Dieu pour l’homme, mais aussi amour de l’homme racheté pour Dieu, amour que l’homme est cependant capable d’offrir seulement s’il a reçu en son cœur l’Esprit envoyé par le Christ. C’est parce qu’elle est pleine de grâce, que Marie a pris part et prend encore part à notre réconciliation. Le Père Stern l’écrit très justement : "Le Christ, qui donne... aux réconciliés de se présenter au Père comme ses fils, donne également à sa Mère de se présenter devant le Père comme celle qui, depuis Nazareth, est l’associée du Messie dans l’œuvre de réconciliation et qui, au Calvaire, a prouvé son amour pour Dieu en acceptant que toute sa volonté soit faite".

Ne comprenons-nous pas mieux l’immense portée de la Rédemption, dont nous célébrons actuellement le Jubilé, lorsque, avec les yeux de la foi, nous contemplons Marie intercédant comme Réconciliatrice auprès du Père ?

Rome, le 25 mars 1984
Jour de consécration des peuples à Marie
Gabriel Matagrin, Évêque de Grenoble

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